Ma néophobie alimentaire

” T’es difficile “, “t’aimes vraiment rien”, “fais un effort un peu”, “c’est impoli de ne pas goûter”… Voilà un bref aperçu des remarques qui ont rythmé mon quotidien ces dernières années. J’ai fini par y croire et même à m’y habituer. 

Jusqu’à ce que je découvre il y a quelques mois que je souffrais de néophobie alimentaire.

La néo quoi ?

Au même titre que la phobie des araignées, du vide ou des serpents, la néophobie alimentaire est une peur difficilement contrôlable et particulièrement incomprise par ceux qui n’en souffrent pas.  

Par définition, elle se résume par la peur, dans mon cas par un blocage, face à l’idée de goûter de nouveaux aliments. Cette phobie se manifeste de façon courante chez les enfants mais pour des raisons pas toujours connues, elle persiste chez certains adultes.

La néophobie alimentaire inclut toute une dimension sociale souvent compliquée à gérer au quotidien. Je dirais même que dans mon cas, c’est l’aspect le plus complexe à manier. Pour mieux vous l’expliquer, il faut intégrer l’idée que le néophobe n’est pas une personne “difficile”. Pour lui, chaque repas est une épreuve. Et ce surtout quand il se déroule avec des inconnus (ou du moins avec des personnes extérieures à son entourage). Ce sentiment de peur, de stress est alors décuplé et le néophobe se retrouve dans une position où il doit se justifier et expliquer le pourquoi du comment. Les rassemblements en famille ou entre amis peuvent aussi être une source d’anxiété car une dimension de culpabilité et une envie de bien faire entre en jeu. On a peur de vexer la personne qui a tout préparé, de déranger ou de paraître impoli. Bref, la néophobie alimentaire c’est une grande porte d’entrée vers l’exclusion sociale.

 

"La fille qui n'aime rien", l'histoire de ma vie

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le même rapport à la nourriture. Depuis toute petite, mon assiette est une véritable usine ou chaque aliment est passé sous contrôle (et croyez-moi tout aliment qui ne me plaît pas ne passe pas le radar) et j’excelle désormais dans l’art du tri. 

Pour vous donner un ordre d’idée, j’avais à peine quelques mois quand mes blocages alimentaires se sont manifestés. Sans trop creuser auprès de mes parents, j’ai vite compris que la nounou qui me gardait à l’époque avait vite perdu patience et sans être experte en la matière, je pense que la diversification alimentaire ne s’est pas bien déroulée. 

J’ai quelques flashs de ces (looooongs) déjeuners à la cantine, en école primaire, que je passais clouée sur ma chaise en tête à tête avec mon assiette. Tous mes camarades avaient déserté depuis bien longtemps et j’étais toujours la dernière dans la pièce, surveillée de loin par les fameuses “dames de la cantine”. Je finissais toujours par simuler un match de foot entre mes carrés de betterave et mes feuilles de salade au grand désespoir des assistantes scolaires. Certaines avaient plus de patience que d’autres. Des cris et des larmes. C’était souvent comme ça que ça se terminait quand l’une d’entre elles décidait de me forcer ou optait pour la solution du chantage.

Les anniversaires, les invitations à dormir chez des copines, les repas imprévus… tous ces petits événements du quotidien sont rapidement devenus source de stress pour moi mais aussi pour mes parents. C’est un peu ce que je vous disais plus haut. Le regard des gens, leurs réactions, leurs remarques… au début c’est vos parents qui y font face et je me rappelle de certaines scènes où mon père perdait patience devant les paroles déplacées des uns et des autres. Après tout, on parlait de mon assiette non ?

En grandissant, j’ai vite compris que mes comportements alimentaires étaient en dehors des normes. Esquiver les invitations aux restaurants, éviter le self pendant le lycée, assumer les repas devant la belle-famille… je pense que j’ai usé de tous les stratagèmes pour vivre au mieux avec ce que je pensais être un simple trait de caractère. 

À mon sens, la néophobie alimentaire se manifeste de différentes façons et à différents degrés d’une personne à une autre. Pour vous permettre d’identifier ces comportements ou peut-être même de vous reconnaître j’ai dressé une petite liste (elle n’est pas exhaustive, il s’agit seulement de mon expérience) de symptômes, d’émotions, de réactions qui font partie de moi au quotidien et que j’associe à cette phobie. 

🍽 Des aliments blacklistés. La liste est longue et malheureusement rares sont les aliments qui arrivent à en sortir ! (les légumes, les fruits sont nombreux à y figurer). 

🍴 Les textures, les odeurs, les mélanges. C’est surement l’une des plus grosses caractéristiques de mes comportements alimentaires. J’ai un rapport très particulier aux textures et je suis rapidement dégoûtée. Quand quelque chose est gluant, juteux, que l’aspect me dégoûte… inutile d’insister. Par exemple, les aliments qui ont des pépins ou des noyaux à enlever  sont souvent bannis. Pour en revenir à la définition même de la néophobie, c’est très difficile pour moi de goûter quelque chose ou de tester quelque chose de nouveau. 

⚔ Le tri. Je trie toujours mon assiette. Je supprime et j’ajoute des ingrédients dans mes plats jusqu’à obtenir la petite recette qui ne me fera pas grimacer. 

😰La sensation de vouloir aimer un aliment mais d’en être incapable. Alors ça, ça peut paraître très paradoxal mais c’est l’une des situations qui m’arrive le plus fréquemment. J’aimerais essayer de goûter un aliment mais au même titre qu’une personne qui a le vertige ne sauterait pas dans le vide, je ne peux pas. (Typiquement le melon l’été)

🤤 Manger la même chose. Ahhhh, l’histoire de ma vie… La liste des aliments que je mange reste trèèèèèèès limitée alors forcément, les plats se répètent.

😪L’angoisse et le stress. Le stress face à la réaction des personnes avec qui je mange, des serveurs à qui je demande de détailler les plats. L’angoisse quand on me propose de manger à tel ou tel endroit… Avec le temps, tout ça s’est atténué parce que j’ai réussi à trouver des alternatives. 

L'heure du déclic

C’est à 23 ans que j’ai enfin mis un mot sur tout ça. En pleine période de confinement, comme tous les soirs pour m’endormir, je lance l’écoute d’un podcast. Je tombe un peu par hasard sur un épisode de la chaîne Manger. Dès les premières minutes, les paroles me font écho. C’est là que tout a pris son sens. 

Je vous glisse l’épisode juste en dessous et je vous invite à écouter cette conversation qui mêle expérience et vision professionnelle.

À travers cet audio, j’écoute l’expérience de Constance, une jeune fille qui semble souffrir de néophobie alimentaire. Je ne connais pas le terme  mais je me laisse porter par ce qu’elle raconte. Rapidement, je me reconnais dans ses paroles : La peur, l’appréhension, les listes, les moments gênants  de rassemblement autour d’une table… Tout coïncide. 

Une fois ces trente-cinq minutes écoulées, j’ai passé une partie de la nuit sur des sites, des forums pour tenter de comprendre au maximum ce qu’était la néophobie alimentaire et si je pouvais m’y identifier. La conclusion est vite arrivée. Je ne suis pas difficile ni compliquée, mon éducation n’a rien à voir là dedans, mon âge non plus. Je suis simplement atteinte de néophobie alimentaire. 

Vivre avec

Après tant d’années, je n’ai plus vraiment honte. Cette phobie fait partie de mon quotidien et j’apprends à la gérer du mieux que je peux.

Mettre un mot sur ces comportements a vraiment été pour moi une délivrance tant à titre personnel que dans ma relation avec les autres. Dans la culture française, les rassemblements autour d’une table sont une institution, tout comme la gastronomie d’une manière générale. Alors imaginez-vous le nombre de situations malaisantes qu’un néophobe peut vivre… L’avantage, c’est que maintenant je suis en mesure d’apporter des arguments, des réponses et des explications claires aux personnes qui m’entourent ou à celles qui sont simplement curieuses.

En grandissant, les choses évoluent forcément. Mes amis me connaissent depuis des années et je n’ai plus vraiment besoin de me justifier comme auparavant. Les gens que je côtoie sont relativement matures et je n’ai plus à subir autant de remarques (clin d’œil à la belle période du collège). 

Le gros plus, c’est aussi le fait que je vive seule et que je suis totalement indépendante dans le choix de mes produits et dans ma manière de consommer. Même si mes parents ne m’ont jamais forcée, le fait d’avoir uniquement des choses que j’aime chez moi et de faire moi-même mes courses me donne l’impression de tout aimer; pour une fois. 

Quelques conseils

👫 Il est hyper important de s’entourer de personnes bienveillantes et tolérantes. Ça ne sert à rien de forcer ou d’insister auprès d’une personne qui souffre de cette phobie, ça ne fera qu’accentuer le blocage. Au contraire, si vous côtoyez des néophobes, encouragez-les ou faites en sorte qu’ils ne se sentent pas à part en proposant des plats simples.

🗣 Parlez-en & informez-vous. Peu importe le cas de figure dans lequel vous vous trouvez, s’informer permet de se rassurer et de mieux comprendre les choses. N’en faîtes pas quelque chose de tabou. Il n’y a rien de grave là dedans, le tout est d’apprendre à vivre avec et à s’adapter !

🍽 Trouvez des alternatives. Pour ma part, il y a beaucoup d’aliments que je n’aime pas d’une certaine façon mais que j’aime d’une autre. Soyez curieux. 

Laissez le temps au temps ! Au fil des rencontres, des voyages et des années, on grandit et nos goûts aussi. Rien est perdu et je sais de quoi je parle : j’ai mangé ma première raclette à 20 ans après avoir passé mon adolescence à clamer mon refus de voir un fromage dans mon assiette. Comment ? Tout simplement parce que le moment l’a emporté sur mon blocage. J’étais avec des copains, en plein mois de décembre et je me suis sentie à l’aise. J’ai voulu partager ce moment avec eux et depuis, j’arrive de plus en plus à varier mon assiette.  

✋ Faîtes abstraction des remarques. Je pense que c’est le conseil le plus important ! Jusqu’à preuve du contraire, il s’agit de votre assiette, de votre appétit et de votre vie tout simplement. Inutile de batailler avec des personnes qui s’improviseront médecins, diététiciens ou psychologues. N’écoutez que vous et surtout ne vous sentez pas obligé de vous justifier. 

Ma boîte mail et l’espace commentaire reste ouvert si vous avez la moindre question. 

Prenez soin de vous. ❤

📎 Pour aller plus loin :

🎙 Podcast 

→ http://www.phobie-alimentaire.fr/comprendre-la-maladie/quest-ce-que-la-neophobie/

→ https://www.vice.com/fr/article/59yq58/lenfer-detre-un-adulte-atteint-de-phobie-alimentaire

→ https://parenting.blogs.nytimes.com/2015/08/03/picky-eating-in-children-linked-to-anxiety-depression-and-a-d-h-d/?smprod=nytcore-iphone%E2%88%A3=nytcore-iphone-share&_r=0

3 Comments

  • blanchard

    Bonjour,

    Je suis tombée par hasard sur votre article en cherchant à aider ma fille de bientôt 9 ans .
    Je ne vais pas réecrire ce que vous avez si bien dit , j’ai l’impression de la voir à travers vos mots…
    Je vois bien que la moindre invitation est difficile pour elle, l’approche du collège et le self la terrorise car elle ne mange pour le moment pas à la cantine (merci mamie)… Rassurée de vous lire, je vais lui raconter votre histoire ce soir ou cette semaine car ce sujet est un sujet tabou pr elle.
    Avez vous des petits conseils pour l’aider à vivre avec cela?

    Belle soirée
    delphine

    • alohco

      Bonsoir Delphine,

      Merci beaucoup pour votre commentaire, qui forcément, me touche personnellement.
      J’espère qu’en lisant ces quelques mots votre fille se sentira moins seule. A 9 ans c’est compliqué de relativiser mais c’est important qu’elle prenne conscience que ce n’est pas grave et encore moins tabou.
      Le regard des autres fait parfois très peur, surtout à son âge mais elle seule doit se sentir préoccupée par son assiette. Poser des mots sur cette situation peut l’aider à mieux s’entourer et à s’exprimer sur ce qu’elle ressens.

      Au collège, elle aura le choix de sélectionner ces aliments. Elle n’aimera sûrement pas tout mais sûrement quelques aliments ( le pain, le dessert, la viande blanche…). Elle peut aussi au fil des jours oser demander d’éviter de lui donner une part trop grasse ou avec de la sauce par exemple ( si cela la gêne). Elle est sa meilleure arme! Il ne faut pas qu’elle prenne peur car avec la maturité, le temps et la curiosité elle découvrira de nouvelles saveurs. J’en suis l’exemple parfait du haut de mes 24 ans✨.

      Ma boîte mail vous est ouverte,
      Prenez soin de vous.

      🤍

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